« Goutte d’os » de julien bosc

Françoise Clédat a eu la gentillesse de nous offrir ce texte de préfiguration que vous retrouverez
dans l’ouvrage pour accompagner celui de Julien Bosc publié à titre posthume :

à Julien

Ce jour de juillet 2016, quand je me suis présentée à ton stand du festival Samedi poésie Dimanche aussi à Bazoches, où tu avais été invité et dont j’étais une fidèle habituée, je te savais poète, Julien, récent éditeur de poésie, et ce en Creuse. Je ne savais rien des raisons de l’élection du désert creusois pour ta maison d’édition, mais ma propre expérience me disait que, pour un tel lieu, forcément, il fallait qu’il y ait eu élection. S’unissant à celle de la poésie, la singularisant en un sens, cette élection nous était commune – je t’ai tout de suite précisé que moi aussi je vivais en Creuse -, elle témoignait d’une parenté souterraine que, je le crois, nous avons reconnue l’un en l’autre. Reconnaissance implicite, concrétisée par l’évidence du lien d’amitié qui s’est créé entre nous.
(L’élection de la Creuse, qui avait pour moi le poids et la détermination d’un héritage assumé, semblait avoir été pour toi acte de liberté, fruit de la rencontre fortuite, et légitimé par le seul coup de foudre, avant que tu apprennes, ignorée au moment de l’élection, avec quelle proximité inscrite dans ton histoire familiale et dans l’Histoire tu avais ainsi renoué) .
Ce jour de juillet , à Bazoches , lorsque tu as suggéré le projet d’un livre à faire ensemble, j’ai su tout de suite quel poème j’allais t’envoyer, qui scellerait en quelque sorte notre commune appartenance. Et ce fut A ore, Oradour, paru en 2017 .
A partir de ce jour, lectures, salons, manifestations autour de la poésie, ont rythmé nos retrouvailles, à la médiathèque de Guéret, à Mers-sur-Indre, à Vicq-sur-Breuil, à Paris place Saint-Sulpice et à l’espace des Blancs-Manteaux; parfois ce fut chez moi, toi faisant la route, me faisant ce cadeau de quelques heures partagées, à se parler. Entre ces rendez-vous nous échangions des mails.

C’est par cette voie des mails que tu m’as donné à lire le manuscrit intitulé Une goutte d’os.
Et moi, dès la première page lisant :
voix à la mer
et, un peu plus loin :
délivrance tout après de la langue
du clapot la mer

Ainsi voici introduit cet autre volet de notre parenté dont, étrangement, ou simplement parce que nous n’en avons pas eu le temps, il n’a jamais été question entre nous : la présence de la mer en Creuse.
J’avais été alertée d’emblée par ce nom Le phare donné à une maison d’édition sise en Creuse, qui directement faisait écho pour moi à un poème écrit au début des années 2000 pour un livre d’artistes et qui reprenait des extraits d’un manuscrit bien antérieur, car tôt hantée par la sensation que j’y décrivais :
Les granits sont en creuse la mémoire de la mer / la plus oubliée aussi/celle dont on rencontre l’échine grise et dure émergeant d’un sable des plages comme ici des prairies (…)
Le Paysage ne bée pas vers la mer/Le vent du large n’y porte pas la rumeur de l’oracle/ Ne l’impose pas comme rumeur d’amour (…)/ L’eau suinte des prairies et c’est un corps qui se vide…
Ce que je tentais de décrire alors, c’est un amour et une dévastation. La manière dont ce pays clos refermé sur son étreinte / ne laissant jamais l’ignorer/ Confronté sans répit au lancinement de l’indicible question dévaste, comme dévaste l’élan d’un amour fou qui ne trouve pas résolution.

Dans un mail du mail 28/05/2018 tu m’écrivais :

tourmenté
agité
entre accalmie rêves et tempêtes
tenir la barre
ne pas tomber
ne tombe pas
des paquets de mer pourtant

A la superposition des deux dévastations tu as donné langue . Langue de mer, dont tu fis, à l’extrême de sa dénudation : langue d’os.
« Abstracteurs de quintessence », c’est ce que, passant par le creuset, se voulaient être les alchimistes, la quintessence désignant le cinquième élément, le plus subtil, à l’intersection des quatre autres : le centre même.
« Abstracteur de quintessence », ce à quoi tu es parvenu dans ce recueil, par creusement d’un amour fou.
Une langue, pas même une langue. Pas même, fragile ornementation, un bouquet d’os en fleur. Mais cette humble absolue radicalité: une goutte d’os

Que rien au-delà ne soit possible, cela est dit, redit à chaque page du recueil. Mais avec tant de délicatesse, tant de retenue, tant de tendresse dans le désespoir que lisant le manuscrit, étreinte par sa mystérieuse beauté, je n’ai pas su écouter ce que tu nous donnais à entendre :

à voix marée basse
une cinéraire
mes derniers mots

Alors me taire maintenant, nous taire pour mieux t’écouter, et ce faisant te serrer contre notre cœur, rassemblant pour toi qui les suggère les éléments d’une dédiée pietà :

plus loin dans la brume
sur le perdant

les os défaits d’un ange échoué

¬— dans une langue muette

Julien.

Françoise Clédat
Mars 2020

Extrait de l’ouvrage :
(page 1)
la peau sans peau

des algues

ou pas

voix à la mer

(page 7)

une tête-visage

défaite

du cou

les yeux

mains d’un ange-mort

rassemblent les chairs

délivrance tout après de la langue

du clapot la mer

un corps-dieu

notices de l’ouvrage :
Goutte d’os
Texte (posthume) de julien bosc
Texte de préfiguration de Françoise Clédat
Impression numérique sur vergé ivoire 120 gr,
Couverture typographiée sur connoisseur pur chiffon d’Ecosse 300 gr
64 pages, broché
I.S.B.N. : 979-10-96288-18-2 2020 prix : 12 €


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